Codéveloppement, intervision, supervision, ce qui les distingue

Un groupe de professionnels se réunit régulièrement pour parler de situations de travail difficiles. Selon le milieu, l’organisateur appellera cela du codéveloppement, de l’intervision ou de la supervision — parfois indifféremment, ce qui n’aide personne. Les trois pratiques partagent une intention et divergent sur des points concrets : qui anime, qui décide à la fin, et de quoi l’on parle exactement.
Un fond commun
Toutes trois reposent sur la même conviction : un praticien progresse en exposant son travail réel à d’autres praticiens, plutôt qu’en écoutant un exposé. Toutes trois demandent un groupe stable, une régularité, et une confidentialité annoncée. Toutes trois travaillent sur des situations vécues, pas sur des cas d’école.
C’est ce fond commun qui explique la confusion. Vues de l’extérieur, les trois se ressemblent : des gens assis en cercle qui parlent de leur métier.
Le codéveloppement
Le codéveloppement professionnel est le plus formalisé des trois. Né au Québec des travaux d’Adrien Payette et de Claude Champagne, il a été décrit dans Le groupe de codéveloppement professionnel, que les Presses de l’Université du Québec publient en 1997.
Sa marque de fabrique est un déroulé fixe. Une séance suit six étapes dans un ordre invariable, les rôles tournent — celui qui expose aujourd’hui sera consultant la fois suivante — et l’animateur ne se prononce jamais sur le fond. Le client repart avec un plan d’action qu’il a formulé lui-même, et personne ne décide à sa place.
Cette rigidité apparente est ce qui rend la méthode transmissible : on peut apprendre à l’animer, et deux groupes qui ne se connaissent pas travaillent de la même façon.
L’intervision
Un mot aux définitions flottantes Selon le milieu — santé, travail social, psychothérapie, entreprise —, « intervision » désigne des dispositifs assez différents. Demandez toujours ce que l’organisateur met derrière le mot.
Le terme est surtout employé dans les métiers du soin, de l’accompagnement et du social, et dans les pays de langue néerlandaise et germanique d’où il est venu. Ce qu’il recouvre partout : un groupe de pairs analyse ses pratiques sans intervenant extérieur, et sans hiérarchie interne. Le préfixe dit l’essentiel — entre pairs, par opposition à la supervision qui vient d’au-dessus.
Ce qu’il ne recouvre pas partout : la méthode. Certains groupes d’intervision suivent un protocole précis, proche de celui du codéveloppement ; d’autres travaillent de manière très libre, en tour de table. L’animation peut tourner d’une séance à l’autre, ou n’exister que comme une fonction diffuse.
Autrement dit, l’intervision décrit qui est là — des pairs, personne d’autre — quand le codéveloppement décrit comment on procède. Les deux ne sont pas au même niveau, et c’est pourquoi un groupe peut légitimement se dire les deux à la fois.
La supervision
La supervision fait intervenir un tiers, le superviseur, qui n’est pas un pair : il a une expérience et souvent une qualification reconnue dans le métier concerné. Elle est ancienne dans le travail social, la psychothérapie et, plus récemment, dans le coaching, où elle relève d’obligations déontologiques selon les organisations professionnelles.
L’objet est aussi plus large. On y travaille la situation, mais également la personne du professionnel dans la situation : ce que cette relation lui fait, ce qu’il y rejoue, ce qui l’encombre. Le superviseur peut apporter du contenu, poser un cadre théorique, dire ce qu’il aurait fait.
Elle existe en individuel comme en groupe. En groupe, elle ressemble beaucoup à de l’intervision, à ceci près qu’une personne y occupe une place asymétrique.
Le tableau
| Codéveloppement | Intervision | Supervision | |
|---|---|---|---|
| Qui anime | Un animateur formé, sans avis sur le fond | Les pairs, souvent à tour de rôle | Un superviseur, tiers qualifié |
| Rapport entre participants | Pairs, aucun lien hiérarchique | Pairs | Asymétrique |
| Déroulé | Six étapes fixes | Variable selon les groupes | Variable |
| Objet | Une situation, une demande précise | Les pratiques du groupe | La situation et le praticien dans la situation |
| Qui décide à la fin | Le client, seul | Celui qui a exposé | Celui qui a exposé, éclairé par le superviseur |
| Apport de contenu par l’animateur | Jamais | Rare | Fréquent |
| Cadre déontologique | Peu formalisé | Peu formalisé | Souvent requis par la profession |
Comment choisir
Trois questions suffisent en général.
Cherchez-vous une décision ou une compréhension ? Le codéveloppement produit un plan d’action ; c’est son résultat attendu. Si ce que vous cherchez est plutôt de comprendre ce qui se joue pour vous dans une relation difficile, la supervision est mieux outillée.
Avez-vous besoin d’un tiers plus expérimenté ? Si oui, la supervision. Sinon, le budget et la logistique penchent nettement vers les deux autres.
Votre groupe tiendra-t-il sans méthode ? C’est la question qu’on se pose le moins et qui décide le plus souvent. Un groupe de pairs motivés et disciplinés fonctionne très bien en intervision libre. Un groupe qui débute, ou dont les membres se connaissent mal, s’use en trois séances sans un déroulé qui répartit la parole — c’est précisément ce que le codéveloppement apporte, et l’une des raisons pour lesquelles il s’installe si facilement en entreprise.
Reste que le déroulé ne tient pas tout seul : quelqu’un doit l’annoncer, le faire respecter et couper les suggestions prématurées. C’est dès la première séance que cela se joue, et un groupe qui l’a mal vécue ne revient pas.
Une dernière remarque, valable pour les trois : le nom compte moins que le cadre effectif. Un dispositif appelé « codéveloppement » où le manager de l’équipe est présent et donne son avis n’est pas du codéveloppement, quel que soit son intitulé sur la convocation.